Chapitre 3 : Elle était pâtissière


Une odeur désagréable de ferraille emplissait la pièce aux rideaux encore fermés.

Il avait beau être habitué aux scènes de crimes depuis toutes ces années à travailler dans la police, le détective J. Domion avait toujours du mal à entrer dans une pièce couverte de sang. Une longue inspiration et il fit un premier pas dans le salon plongé dans l'obscurité aussitôt suivi puis devancé par des officiers de polices.

Bien vite les rideaux furent tirés pour laisser entrer la lumière du jour. Un grand moment de silence s'installa. Face au spectacle qui s'offrait devant eux tous les policiers avaient arrêtés de parler, de bouger et même de bouger. Le détective eu un haut le cœur.

 

Il ne s'était attendu à rien de joli en apprenant que la plus jeune fille des Ducanal ne répondait plus aux sms. Ses craintes s'étaient amplifiées quand ses voisins avaient avoués ne plus l'avoir vu sortir de sa maison depuis deux jours. La hache et le couteau de boucher ensanglantés retrouvés dans un buisson du jardin lui avait fait craindre le pire.

 

Mais rien ne l'avait préparé pour ce qui se trouvait maintenant devant lui.

 

Le carrelage et les murs blancs étaient maculés de sang, des grandes trainées dessinaient sur le sol des grandes courbes rougeâtres dans pratiquement toute la pièce. Les meubles étaient renversées sur le sol et posés dans des coins de la pièce de façon désordonnées, en particulier la bibliothèque était renversée sur le sol écrasant la télé, des livres étaient éparpillées sur le sol et baignaient pour la plupart dans les marres de sangs séchés qui recouvraient la plus grande partie du carrelage. Mais les éléments centraux étaient sans doute les plus malsains de cette scène d'une violence surréaliste : des pétales de roses étaient éparpillés au milieu de bougies blanches, de chocolats et de boîtes en forme de coeur. Et au milieu de ce décor étrangement romantique un tas de membres humains.

 

"Détective Domion... Est-ce que c'est... ?"

L'officier de police ne termina pas sa phrase et se précipita dehors pour aller vomir dans des buissons proches. Lui-même n'était pas très loin de devoir aller le suivre, mais il se contenait le plus possible histoire de faire bonne impression devant ses hommes. Qu'est-ce qui avait pu se passer ici ? Pourquoi ? Comment ? Qui ?... Tant de question lui arrivait en temps alors que son estomac se retournait petit à petit.

Quelques pas en avant et il se pencha avec difficulté vers le tas de bras, de jambes et de divers organes qui trônait au milieu de la pièce. L'odeur était vraiment à la limite du supportable, d'un claquement de doigt il ordonna à ses hommes d'ouvrir toutes les fenêtres de la pièce voire de la maison si nécessaire. Malheureusement l'odeur n'était clairement pas le pire problème de ce triste spectacle, cette pile informe de morceaux humains couverts de sang et de pétales de rose était tout simplement insoutenable.

 

S'agissait-il de la jeune femme ? Il y avait des indices qui pouvait indiquer que ces morceaux provenaient sûrement d'une femme, du moins que quelques morceaux du tas provenaient d'une femme, comme par exemple ses ongles vernis, ou la structure des jambes, des bras ou du bassin qui semblaient correspondre à ce qu'on pouvait attendre d'une femme plutôt que d'un homme. Mais pouvait-on vraiment conclure qu'il s'agissait des restes de Julie ? Le détective avait le mauvais sentiment que c'était bien le cas mais rien ne pouvait encore le confirmer... Il fronça les sourcils.

Quelque chose clochait dans ce spectacle. Quelque chose de crucial. Il se redressa et fit quelques pas en arrière pour pouvoir une vision globale du tas. Il n'y avait pas de tête. Cet amas de membres de corps humain comprenait à première vue tout ce qu'une personne normalement constituée possédait : deux bras, deux jambes, il pouvait apercevoir ce qui ressemblait à un rein sous un morceau de ventre, quelques doigts coupés avaient roulés sur le sol un peu plus loin, il voyait même un pied sous ce qui ressemblait à un intestin...

 

Mais aucune tête.

 

"Fouillez la maison et le jardin pour essayez de trouver une tête."

Aucun de ses hommes ne bougea. Le détective prit une grande inspiration et poursuivit.

"Si vous ne trouvez rien, ratissez moi la ville. Poubelles, parcs, buissons, forêts... Ne vous arrêtez de fouiller que quand vous l'aurez trouvé."

Les policiers se regardèrent entre eux pendant quelques secondes avant de s'exécuter. Le détective n'attendait rien de ces recherches, ils n'allaient sans doute pas retrouver la tête en cherchant dans les poubelles. Au vue de la scène de crime le meurtrier n'était clairement pas sain d'esprit. Le détective n'avait aucune idée de pourquoi quelqu'un voudrait emporter la tête de sa victime... Mais si il l'avait fait ce n'était sûrement pas pour la laisser tomber dans la nature... Non...

 

Mais pourquoi emporter la tête ?

 

Le détective regarda à ses pieds les pétales de rose couvertes de sang séchés. Au fond de lui il savait exactement pourquoi le meurtrier l'avait fait, mais il ne voulait juste pas y croire. Il ne voulait pas admettre qu'une personne puisse avoir une raison, quelle qu’elle soit, de couper une femme en morceaux et d'emmener sa tête avec lui dans sa fuite.

Quelques pas en plus et il arriva à la porte de la maison et posa son regard sur le paysage que lui offrait l'extérieur. Le décor banal de ce petit lotissement tranquille en périphérie d'une déjà petite ville de campagne était un bol d'air frais par rapport à ce qui se trouvait à l'intérieur. Il s'adossa contre le montant de la porte et prit quelques secondes pour respirer de l'air frais et admirer un paysage qui n'était pas recouvert du sang d'une innocente victime.

Il sortit une cigarette de l'étui qui se trouvait dans la poche intérieure de sa veste et la coinça entre ses lèvres. D'un geste habile il l'alluma à l'aide de son briquet. Il concentra son esprit sur la fumée s'échappant de la cigarette et sur le doux rythme des expirations et des inspirations. Il faisait le vide de son esprit, essayant de s'éloigner le plus possible de ce crime.

 

Mais ses pensées se reportèrent de nouveau bien vite sur le meurtre.

Cette histoire n'avait aucun sens. Qui avait bien pu vouloir démembrer et voler la tête de la gentille et toujours agréable Julie Ducanal ? Qui aurait pu en vouloir à ce point là à la pâtissière du village aimée par tous au point de la tuer d'une façon aussi cruelle ?

 

Le détective regarda la fumée de sa cigarette s'échapper et monter vers le ciel hivernal.

Cette affaire n'avait aucun sens.